Le Chercheur et l'Humaniste

par

Roger MUCCHIELLI

Dr Hesnard à Nantes - Photo: Henriette Hesnard

Index

Quatre aspects attirent l'attention lorsqu'on examine la carrière scientifique du Dr Hesnard: la précocité de sa vocation de chercheur, la fécondité, le souci de ne rien laisser échapper des recherches contemporaines et l'unicité du but, la permanence de son intention et de son objectif de chercheur. Son but est de toute évidence, anthropologique. C'est sans aucun doute "le phénomène humain" ou plus exactement encore, "la réalité humaine" qui, du début à la fin d'une immense carrière, fut son unique objet d'étude, de recherches et de réflexion.

La psychopathologie offrait cet avantage, au début du XXe siècle, d'être considérée comme la méthode d'approche la plus objective et la plus scientifique de la jeune psychologie, à peine émergée des laboratoires de physiologie et proclamée autonome par les pionniers de la génération immédiatement antérieure à celle d'Angelo Hesnard, à l'époque où sa vocation se dessinait. De ce point de vue, l'orientation militaire de cette vocation n'est qu'un accident; c'est parce que sa famille bretonne ne pouvait payer les longues études médicales que le jeune Hesnard voulut les accomplir par la voie du concours d'entrée à l'Ecole de Santé de la Marine.

L'approche concrète de l'existant le passionne dès le début;… c'est l'individu humain dans sa subjectivité (il dira plus tard, "dans son intersubjectivité") qui attire sa curiosité inlassable… Ce sont les relations humaines qui constituent son objet de science particulièrement accessible par le chemin de la pathologie, lequel présente en outre l'énorme avantage d'engager le spécialiste dans une relation directe et personnelle, celle des soins, celle de la cure, celle de l'abnégation au service d'une conscience morbide, déstructurée, dissociée, ayant rompu les liens vitaux subtils qui constituent son essence et qu'il s'agit de rendre à la vie, c'est-à-dire au réel, à autrui, à l'avenir.

Cette orientation concrète dont nous venons de voir la double valeur pour Hesnard au moment de son choix professionnel se renforce par une méfiance particulièrement exacerbée à l'égard des "philosophes". Le philosophe est pour lui, dès le début, un abstracteur de quintessence sans contact avec la réalité, et de plus un dangereux ferment de discorde entre les hommes dans la mesure où il prend ses idées pour des réalités. Hesnard ne laissera passer, dans sa vie, aucune occasion de s'en prendre aux philosophies de l'Homme fondées sur des considérations métaphysiques, et, dans ses oeuvres, il multipliera les appels pour le retour au concret, le retour à l'observable et à l'utile.

"Pour nous qui ne partons pas du Cogito ou de la précoccupation, mais de l'observation concrète de la matérialité vivante, continuée de la biologie vers le comportement complexe de l'être social… "écrira-t-il en 1949…, "c'est moins la valeur en général qui nous intéresse que la valeur particulière que telle conduite de tel individu singulier attribue à tel objet ou à telle situation".

Cette phrase a l'allure d'un manifeste et ses reflets se répercutent à travers toute l'oeuvre. S'installant à ce point de vue et dans cette intention, son souci de chercheur qui fut dès le début et restera le souci de connaître et de savoir, deviendra progressivement le souci de comprendre plutôt que d'expliquer, et c'est pourquoi l'on peut dire que dès les origines de sa trajectoire intellectuelle, l'analyse existentielle de la réalité humaine, morbide d'abord et à travers elle, de la réalité humaine normale, fut la grande, la seule affaire de sa vie de chercheur et d'humaniste.

La précocité de ses travaux n'a d'égale que sa fécondité d'auteur. En 1909 (il a 23 ans) est publié chez Alcan le premier ouvrage à partir de sa thèse, "Les troubles de la personnalité dans les états d'asthénie psychique". En 1910 et 1911, il écrit, sous la supervision de son maître Régis, le chapître sur la confusion mentale dans le Traité international de psychologie pathologique, et divers articles dont le fameux "Un cas d'aphasie de nature émotive" dans Journal de psychologie normale et pathologique qui l'oriente à son tour vers les problèmes cruciaux de ce qui avait été naguère la grande époque de l'hystérie.

Mais voilà que grâce à son frère, agrégé d'allemand et attaché culturel à l'ambassade de France à Berlin, il a connaissance le premier de l'oeuvre de Sigmund Freud. Nous sommes en 1913. L'attitude du jeune officier-médecin est alors assez typique de sa manière habituelle de faire en pareilles circonstances: dans le domaine qui est son champ privilégié de recherches, une masse d'observations et de réflexions apparaît soudain, déposée par un autre; avec une avidité de savoir qui est le signe des grands chercheurs, Hesnard n'a de cesse qu'il ne se soit procuré tous les documents possibles et il les dévore, il les assimile, il en découvre et en salue l'originalité, il s'en sert aussitôt pour progresser lui-même sur la route infinie de la science. Conduite typique qu'il retrouvera, à partir de là, tout au long d'un demi-siècle encore, en rencontrant successivement d'autres hommes et d'autres recherches…; dialectique personnelle de progrès et de renouvellement qui le caractérise et qui le met à cent coudées de tant d'autres "chercheurs" qui n'ont jamais pu que se redire et se relire.

La première réaction de Hesnard, conforme d'ailleurs à sa manière d'être, est de faire connaître, de souligner l'intérêt, d' éveiller les réflexions contre les ignorances, les a priori, les préjugés. Il est à l'aise d'ailleurs dans cette bataille, car son mépris des abstractions n'a d'égal que ses fureurs contre les préjugés, toutes attitudes qui font naturellement et logiquement partie intégrante du véritable esprit scientifique.

Dès 1913, à 27 ans, il fait à Bordeaux, dans le cadre de l'amphitéâtre de clinique médicale, deux conférences sur "La théorie sexuelle des névroses", et la même année il publie dans l'Encéphale "La doctrine de Freud et de son école". Que l'on n'aille pas croire que son activité se réduise alors à la connaissance et à la diffusion des idées nouvelles. Outre son travail quotidien, il achève de grandes questions au coeur desquelles il se trouve, telle cette étude parue en 1914 sur les troubles psychiques consécutifs aux catastrophes navales. Et c'est au tout début de l'année 1914 (la préface est signée et datée du 1er Mai 1914) que paraît "La psycho-analyse des névroses et des psychoses" par Régis et Hesnard. On doit admirer ici la prudence des auteurs et admirer aussi l'ambivalence de Hesnard, car elles proviennent du double souci conflictuel de faire connaître un renouvellement prodigieux de la psychologie (digne d'intérêt quoiqu'il vienne de l'empire germanique - fait important au début de 1914) et d'éviter les excès et les mysticismes qui se développent déjà sur les idées de Freud dans les pays de langue allemande. Dans la présentation de cette théorie nouvelle, les auteurs évoquent le fait que "cette doctrine rappelle en dépit de ses exagérations, de ses outrances, de ses allures mystiques,… quelques idées fondamentales fécondes qui se retrouvent actuellement chez des hommes de cultures très différentes:… le fondement puissant de l'activité inconsciente, de la vie infantile, de l'affectivité et des mouvements…, et qui expliquent la perpétuelle évolution dynamique de l'organisme psychique par le jeu agissant de la mécanique instinctive"… Dans la deuxième édition de l'ouvrage, en 1921, la préface, encore co-signée, n'osait pas encore professer une opinion ferme sur la psycho-analyse: "une telle doctrine qui conduit les uns à une philosophie sexuelle de l'Univers, les autres au mysticisme religieux, d'autres enfin à une certaine métaphysique de l'individu, qui écarte certains esprits des conceptions biologiques et qui y ramène d'autres, est encore à une phase trouble de son évolution. Il n'est permis de la juger qu'avec cette modération et cette extrême prudence qui sont les plus solides qualités de la pensée française."

Certes, en passant comme nous venons de le faire, du texte de 1914 au texte de 1921, nous enjambons une grande et tragique période, celle de la Grande Guerre, et de ce fait, nous laissons de côté le Hesnard médecin militaire de la Marine, embarqué, et le Hesnard auteur entretemps d'autres travaux, tel l'ouvrage "Les enseignements psychiatriques de la guerre", en collaboration avec le Dr Porot, paru en 1920, telle aussi cette étude sur "Le mal des tranchées: l'apathie affective" parue en 1916. Mais ne pouvant tout dire et tout voir dans cette existence aussi trépidante par l'extraordinaire tonus physique et intellectuel du Dr Hesnard que par le drame des événements historiques, je reviens à cette rencontre avec la psychanalyse, car elle est d'abord un moment essentiel de sa carrière de chercheur et un révélateur de sa forme d'esprit.

Qu'est-ce qui l'arrête en 1921 dans son premier mouvement d'adhésion intellectuelle à la psychanalyse? Ce sont, ce qu'il appelle, les aspects métaphysiques, métapsychologiques, métapsychiatriques. Hesnard se méfie encore et toujours de ce qui dépasse les faits, perd le contact avec le concret. Son exigeant esprit scientifique - cartésien de surcroît malgré son mépris du Cogito - est obstinément collé à l'expérience et à l'expérimentation, et, en l'occurence, à la clinique, cette médecine qui - comme le nom l'indique - se fait, s'apprend et se justifie au chevet du malade. Ici se situe ce que l'on pourrait appeler la seconde rencontre avec la psychanalyse et, justement, la rencontre clinique après la rencontre intellectuelle. Hesnard acquiert en 1924 "une connaissance pratique", et son besoin d'expérience concrète est ainsi satisfait. Un autre sens est alors donné à la psychanalyse. C'est à ces circonstances que l'on doit un phénomène sans doute unique dans la littérature scientifique française, je veux parler du texte de la troisième édition (1929) de la psycho-analyse des névroses et des psychoses. Hesnard a 42 ans. Régis est mort; le texte de l'édition de 1921, co-signé, est à rééditer; or Hesnard a désormais de la psychanalyse une connaissance et une perception radicalement transformées.

"Un événement, "écrit-il dans la préface de la troisième édition, "est venu modifier notablement nos idées sur la méthode psychanalytique: notre rapprochement des élèves de Freud à l'instigation de M. le Pr Claude…, et notre connaissance pratique de la méthode de Freud, conséquence de ce rapprochement… Aujourd'hui, fort d'une expérience quotidienne de cinq années, nous sommes en mesure d'affirmer la haute valeur et la portée considérable de la psychanalyse".

Les phrases qui suivent continuent virtuellement un programme qui sera l'ambition de Hesnard lui-même et que nous signalons au passage:

"Elle a su mettre en lumière des faits dédaignés ou ignorés par la psychologie traditionnelle, faits… qui apparaissent comme conditionnant, à son origine même, tout comportement humain, toute pensée, toute psychologie… Principe du déterminisme psychologique poussé jusqu'à sa dernière rigueur que tout, dans la vie psychique, a un sens… D'autres continueront l'oeuvre de Freud, la poursuivant dans d'autres voies qui conduisent de l'instinct vers l'idéal, des racines de la personnalité jusqu'à ces cimes"

Le phénomène littéraire et scientifique que nous annoncions se déploie dans la dernière partie de l'ouvrage; celle de la critique de la psychanalyse. Par-dessus le cadavre de Régis qui ne permet pas un complet remaniement du texte, le Hesnard de 1929, celui qui a fondé trois ans plus tôt La Société française de psychanalyse, répond au Hesnard de 1921 co-auteur de l'ouvrage et au Hesnard de 1923 auteur du livre "L'inconscient" paru chez Douin. Le chapitre se truffe de passages en italiques où Hesnard anéantit les critiques de son double sans vouloir offenser la mémoire de son maître. Bien curieux chapitre en vérité, qui nous fait assister à la métamorphose du chercheur et à l'éclosion de ce qui sera son système personnel ultérieur à partir d'une adhésion à la psychanalyse, mais déjà regardant au-delà d'elle, d'abord fidèle à sa vocation de chercheur à l'esprit d'observation aiguisé et vigilant.

Ses critiques personnelles se font maintenant jour après l'enrichissement de sa recherche par l'apport clinique et concret de la nouvelle théorie: 1.- il critique la notion de libido; la définition qu'il en donne montre déjà l'altruisme et la générosité de sa personnalité profonde:

"elle est (la libido) précisement cet élan vital, cette tendance à évoluer vers l'avenir, dont la principale expression affective est une sorte de soif du plaisir de vivre, par soi-même d'abord et par les autres ensuite"

(op. Cit. P. 393). 2.- il remanie la notion du symbolisme, affirmant que le symbolisme est primitivement et naturellement le langage de l'inconscient, qu'il y ait ou non refoulement (ibid., p 396). 3.- il se montre plus que sceptique sur la psychanalyse de l'Art et sur la psychanalyse de la Religion (ibid., p. 398). 4.- il souligne enfin (ce qui sera un leit-motiv de son oeuvre ultérieure) que les désirs infantiles n'ont pas de réalité et n'ont qu'une valeur imaginaire (ibid., pp. 408-410), et qu'il n'a a donc pas de perversion vraie chez l'enfant, ni de désir incestueux vrai, ni de tendance parricide vraie. Cela n'a pas plus de réalité historique que le roman familial de la prépuberté où l'adolescent en herbe s'imagine être un enfant trouvé. Le sens au niveau imaginaire ne doit pas être pris pour du réel.

A ce sujet, retentissent en moi d'autres passages qui sont à rapprocher de l'esprit de cette dernière critique; on retrouve souvent ce souci de ne pas prendre pour une valeur de réalité ce qui a seulement une valeur subjective ou symptomatique: déjà dans "L'Inconscient", (ce fabuleux travail de 1923 où est synthétisée une encyclopédie des faits de ce domaine), il reprochait aux chercheurs de prendre pour réel ce qui est subjectivité morbide;

"On peut reprocher à cette ingénieuse et célèbre hypothèse", écrit-il au cours d'un passage contre Pierre Janet, "de considérer comme scientifiquement et objectivement établi ce qui n'est qu'une impression subjective et probablement une illusion du malade. De ce qu'il éprouve une incomplétude, faut-il conclure qu'il lui manque véritablement une fonction?"
(op. Cit., p. 118)

Dans l'introduction de l'ouvrage "L'Univers morbide de la faute", il écrira de même:

"Les naïfs observateurs de l'Antiquité ne faisaient pas autre chose, dans leur interprétation prélogique, que ce continuent à faire plus subtilement et selon une justification scientifique de leur tendance mythique, les psychiatres moralistes d'aujourd'hui: ils transposaient dans une réalité de connaissance ce qui n'est que la subjectivité morbide du sujet observé".

Plus loin (ibid, p. 47), il laisse entendre que ce qui est éprouvé comme pulsion ou désir n'est pas forcément un effet ou un représentant conscient, d'une pulsion réelle, d'une "force" faisant partie du donné. Les théoriciens ont trop tendance, dit-il, par une pente naturelle mais pré-scientifique à transformer en réalité, en histoire, en nature, ce qui est d'abord imaginaire et subjectif, du niveau vécu certes, mais vécu comme une croyance. La prise en considération scientifique de ces impressions vécues n'implique pas que l'on doive forcément les chosifier, les substantifier. Que le mythe d'Adam et Eve ait un sens qu'il convient d'étudier pour comprendre ce qu'il reflète ou cache, n'exige en rien que l'on commence par admettre qu'Adam et Eve sont une réalité historique de l'Humanité. Beaucoup de ceux qui conviendraient de ce point de vue (ceux qui n'adhèrent pas au Dogme), s'effraieront peut-être davantage lorsqu'il est étendu par Hesnard… au complexe d'Oedipe ou à d'autres "données" de la psychanalyse.

"Freud, après bien d'autres, ne paraît pas encore être parvenu à donner à l'imagination humaine la place qui lui revient dans l'échelle des valeurs psychologiques"
(L'univers morbide… p. 411)…
"L'inconscient n'est pas un système de forces en soi mais les fragments de comportement ignorés par la conscience."

En rejetant l'explication causale (ou plus exactement causaliste) qui suit nécessairement la réification des données de l'imaginaire morbide, Hesnard se libérait de la métapsychologie freudienne tout en ayant assimilé le prodigieux progrès clinique qu'elle permettait et se trouvait donc à la fois toujours au bord de la déviance par rapport à la théorie constituée et toujours ouvert à tous les apports nouveaux permettant d'enrichir ou d'approfondir la compréhension de la Réalité humaine.

C'est par là que le chercheur infatigable et toujours insatisfait se confond avec l' humaniste. Il est intéressant de suivre la double réalisation de cet humanisme si évident, si prenant, si contagieux lorsqu'on approchait le Dr Hesnard. Double réalisation parce que, d'une part il étudie et s'efforce de comprendre tous les points de vue nouveaux que l'actualité apporte, et d'autre part il élabore lentement une conception de l'Homme - ou plus exactement du Monde interhumain - où l'Amour (qui n'est plus Libido) réapparait dans son sens de Lien et s'élargit aux dimensions de l'Humanité.

On ne peut comprendre la pensée d'Hesnard et son évolution sans référence aux "rencontres" successives qu'il a voulues et dont il a toujours intégré l'aspect positif pour une Anthropologie concrète: c'est d'abord sa rencontre avec Politzer en 1929. Comme toujours, la connaissance intellectuelle des oeuvres ne lui suffit pas, il lui faut du concret, une "pratique", et en l'occurence, c'est avec l'homme Politzer qu'il se lie et qu'il discute. Les deux hommes ont en commun la même méfiance à l'égard de la philosophie et de la métaphysique, le même souci de la réalité concrète. Hesnard retient de Politzer que l'objet propre de la psychologie est l'individu singulier comme réalité concrète totale et comme personnage du drame humain.

"De même que la connaissance psychologique consiste à dégager les segments de plus en plus profonds du drame en quoi consiste cette vie singulière, de même la totalité n'est pas un thème particulier de la psychologie; elle est la condition initiale du drame ".

Par là, Hesnard renonçait à considérer l'affectivité comme une fonction et, a fortiori, comme une quantité d'énergie déplaçable, et en venait à la décrire sous le nom d'"activité affective" comme un niveau d'existence, une classe de comportements.

C'est ensuite sa rencontre avec le marxisme, marquée par ses relations personnelles avec Henri Wallon, elles-mêmes préparées par la lecture attentive de Politzer, de Langevin et de H. Lefebvre. Il y trouve des arguments nouveaux pour alimenter la vieille querelle qu'il a avec des philosophes dont il sait maintenant qu'ils sont "idéalistes" (au sens marxiste du terme).

"Toute interprétation scientique du fait psychiatrique ne saurait être que matérialiste, toute science étant matérialiste par définition… Il s'agit ici non point d'un matérialisme philosophique quelconque mais du matérialisme postulé par les progrès de la science et que la pensée contemporaine désigne sous le nom de matérialisme dialectique"
(Univers morbide…, p 279).

Hesnard retient de cette rencontre, à part quelques arguments sur l'influence conditionnante du milieu sur les superstructures psychiques et morales, deux idées qui viennent renforcer son point de vue: - d'abord une conception qu'il appelle "matérialiste et scientifique" du comportement, débarrassée (et par là Hesnard se rattachera expressément aussi au Behaviorisme) de la référence à la subjectivité et aux données de l'introspection, ce qui, pour lui, confirme la part de l'inconscient et la méfiance (déjà signalée) envers les impressions personnelles ou l'imaginaire du malade, toutes données qu'une conception "mythopsychologique" transforme en réalités…:

"Le comportement est d'abord un fait d'observation, un fait matériel faisant partie de la réalité concrète universelle et n'a pas besoin de l'individu, vivant sa propre existence et la connaissant, pour exister… Chaque individu humain ne saisit au dedans de lui-même dans une perspective intérieure faussée par ce récit qu'il en donne, qu'une petite part de son comportement…"

- ensuite une conception dialectique par laquelle il remplace la conception causale mécaniste que certains transfèrent indûment de la physique aux sciences humaines; si la genèse du comportement est, selon les vues personnelles de Hesnard, une structuration et une restructuration permanente des conduites, le mouvement même de ce développement ne peut être que dialectique:

"le comportement procède d'enchaînements réciproques réalisant un auto-dynamisme; il résout sans cesse les contradictions internes de ses cycles d'action que sont les conduites en concurrence réciproque pour la réalisation achevée, dans une condition nouvelle, jamais complètement réalisée, qui contient les précédentes de même sens en les dépassant constamment"

Nous en arrivons naturellement à la rencontre cruciale, celle de la phénoménologie, immédiatement concrétisée par Hesnard dans ses relations et discussions personnelles avec Maurice Merleau-Ponty. Autant Hesnard est hérissé par J.-P. Sartre qu'il range parmi les "philosophes" et qu'il soupçonne de subjectivisme intégral ("jeu verbal et métaphysique" dit-il dans L'univers morbide…, p 455, note 2), autant il est attiré par les idées de Merleau-Ponty, d'Eugène Minkowski et de Ludwig Binswanger. La perspective phénoménologique permet de mettre au premier plan la notion d'univers existentiel et de préciser la méthode descriptive et compréhensive d'un donné spécifiquement humain, tâche qui, nous l'avons vu, était inscrite dès le départ dans le projet hesnardien. A cela s'ajoute l'accent mis par la phénoménologie sur la signification du vécu et sur les valeurs concrètes, ces réalités psychologiques étant constitutives des structures de perception et d'action dans le monde humain, ou plus exactement inter-humain, objet propre de la psychologie.

Intégrant ces apports nouveaux à son obstinée attention à l'égard des phénomènes morbides déjà informée par la psychanalyse, Hesnard élabore des conceptions originales sans se soucier du problème de l'orthodoxie, tendu qu'il est vers l'avancement de la connaissance scientifique de la maladie mentale:

"La relation intersubjective normale se mue dialectiquement chez le malade mental en intrasubjectivité, et nous avons décrit personnellement, sous le nom de dialectique intrasubjective, la dialectique commune (selon une gravité très variable) aux névroses et aux psychoses. Car le malade mental diffère essentiellement du normal par le fait que, retiré du monde inter-humain, il ne s'occupe essentiellement et de manière forcée que de lui-même… Cette intrasubjectivité est radicale chez le psychopathe qui use de son être-au-monde pour se constituer tout un monde irréel essentiellement privé; elle est ébauchée chez le névrosé et se borne à souligner chez lui la différenciation entre les trois instances du Es, Überich et Ich… A l' état normal, les trois instances sont à peine reconnaissables; elles n'acquièrent leur vrai sens que dans le développement dialectique de l'intrasubjectivité névrotique". (L'oeuvre de Freud, p. 320 et note).

Il en tire aussi une reformulation plus adéquate de la plupart des notions psychanalytiques, ainsi par exemple du "complexe" et des "mécanismes de défense":

"Un complexe n'est pas une réalité en troisième personne (entendez: ne doit pas être rapportée au Es comme chose); c'est un système de conduites, structures partielles de conscience acquises et persévérées, dont la signification latente et implicite est à découvrir… Ce qui est décrit sous les termes freudiens de Régression, Résistance, etc., c'est la possibilité d'une conscience fragmentée qui continue à être conscience mais qui ne possède pas en tous ses moments une signification unique"
(ibid., p. 322)

Dans certaines de ses oeuvres d'exposé théorique, particulièrement dans "L'Univers morbide de la faute" ou dans "Psychologie du crime", Hesnard, appliquant la méthode phénoménologique, nous introduit magnifiquement dans des mondes étranges, à l'étonnante et spécifique cohérence interne, sémantique et syntaxique, mondes dont il analyse la lente structuration progressive, tel le beau passage sur l'évolution de la relation criminel-victime dans ce qui sera le crime passionnel prémédité.

Négligeons ici, faute de place, les rencontres avec la psychologie sociale, avec la Gestalt-Theorie, avec le culturalisme et même avec l'anthropologie structurale; on sait que la confrontation de Hesnard et de Lévi-Strauss a revêtu un énorme intérêt, puisque la définition de l'Oedipe en est sortie transformée par la reformulation du rôle du père, symbole de la loi sociale, et par la reformulation du complexe des complexes à la lumière du mythe plus général par lequel toute société impose à ses enfants l'abandon du "principe de plaisir" et de l'autarcie, pour intégrer l'obligation sociale en tant que telle, et d'abord le don et l'échange.

Restons-en, pour donner un dernier exemple de la rare ouverture d'esprit de Hesnard à son ultime rencontre, celle de la linguistique, ce qui s'est trouvé plus ou moins associé à sa prise de position en faveur de Jacques Lacan.

"Frappé de ce fait que la parole" écrit Hesnard dans son dernier ouvrage (posthume De Freud à Lacan, p87) "est ce qui intéresse le plus l' analyste au travail, ce qui domine tout dans la cure, ce qui doit instruire chaque analyse en recevant sa technique, son cadre, son matériel et jusqu'au bruit de fond de ses incertitudes, Lacan s'est adressé à la linguistique moderne pour préciser l'étude de la Parole. Et au-delà de cette Parole, c'est toute la structure du language que l'expérience psychanalytique découvre dans l'inconscient, défini désormais autrement que comme siège des instances ou réservoir des pulsions,… conception naïve à réviser."

Au risque de schématiser quelque peu, disons que Hesnard se passionne à un moment de sa trajectoire personnelle pour les applications des données de la linguistique au problème de l'inconscient, et que, en particulier, la distinction saussurienne Signifiant/Signifié (c'est-à-dire, d'une part la chaîne des sons et des images, et de l'autre ce qu'elle signifie), distinction entre deux ordres séparés (ce qui veut dire que le signifiant a un ordre à lui et n'a pas pour fonction de représenter le signifié), permet de comprendre d'une manière nouvelle l'insconcient et le symptôme. En effet, la structure de la chaîne signifiante découvre la possibilité de s'en servir pour signifier tout autre chose que ce qui est dit. De là l'iimportance exemplaire de la métonymie, formulation linguistique de la place des actes manqués ou du rêve dans l'oeuvre freudienne. Le but de la cure est, selon la fin que lui impose Freud, le "wo Es war, soll Ich werden"; cela suppose "l'excentricité radicale du soi à lui-même, l'existence d'un Autre en soi-même", Autre qui révèle l' intersubjectivité et que découvre la psychanalyse en rendant au Moi la verité de cet autre Moi. On comprend que, par là, Hesnard réconcilie l'intersubjectivité fondamentale et première qu'il tenait de la phénoménologie, avec la réinterprétation de l'Inconscient, qu'il tire de la linguistique.

Et c'est précisement cette intersubjectivité même qui nous introduit dans l'humanisme de Hesnard. Cette notion n'est pas pour lui un de ces concepts philosophiques construits pour achever un système ou le faire tenir dans un délicat équilibre tout esthétique. C'est pour lui la réalité du lien interhumain comme essence et intentionnalité fondamentale de l'humaine nature. Si la conscience morbide a perdu l'intersubjectivité pour développer comme un cancer son intrasubjectivité, l'opération du psychanalyste est d'ouvrir ces remparts pathologiques et de laisser paraître l'essentielle Relation vivante. Elle est de révéler au Moi clos autarcique et bloqué, à l'Oedipe fantasmé, son autre Moi ou sa vérité qui est le don et l'échange, le lien interhumain et donc l'Amour au sens de reliction, de communication vraie et de compréhension sympathique.

C'est l'ouvrage "Psychanalyse du lien interhumain" qui apporte en clair le message humaniste de Hesnard. Poursuivant la minutieuse étude de la genèse du Moi à travers les identifications successives, il démontre que la potentialité essentielle d'un Moi est le contraire de la subjectivité fermée, et qu'elle est finalement capacité infinie d'identification sympathique à quiconque. Capacité? Ou plutôt peut-être besoin premier, mouvement fondamental, dont l'agressivité signifie la déception, c'est-à-dire la privation d'être.

Le dernier mot du grand humaniste, celui qui clot l'ouvrage posthume "De Freud à Lacan" semble répondre, à l'insu de son auteur, à la remarque que paraît-il Freud avait faite en arrivant en Amérique:

"Je leur apporte la peste"

aurait dit le Maître de Vienne. Hesnard, quant à lui, donne pour titre à sa conclusion

"La psychanalyse n'apporte pas la peste mais sollicite la tolérance."

 

Pr Roger MUCCHIELLI
Université de Nice

Extrait de l'EVOLUTION PSYCHIATRIQUE No 2 - Année 1971

 

 

Version : 11.02.2005 - Contents : Martine Bernard-Hesnard

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