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Notre compatriote Oswald Hesnard est mort le 28 décembre à Toulon après un dernier été passé en Bretagne, à Sainte-Marine. Je ne sais si son nom est bien familier aux oreilles bretonnes, hors de Pontivy, sa ville natale, où il revint il y a quelques années présider une distribution des prix. Et son frère, le docteur est probablement plus connu à Brest, dans la Marine, en raison de ses cinq galons d'or, ainsi qu'il l'est dans les milieux médicaux et spécialement psychiâtriques, ayant noué avec la doctrine de Freud des liens dont il sait d'ailleurs n'être pas esclave. Cependant Oswald Hesnard a été, pendant la décade qui a suivi l'armistice, un homme d'une rare importance, un de ceux qui ont certainement le plus fait pour essayer d'établir une paix durable, une paix d'entente sinon cordiale, du moins raisonnée entre l'Allemagne et la France.

C'est de l'Université qu'il était venu à la diplomatie avec quelques autres diplomates dont il fut le collaborateur, tels que Francois-Poncet, Massigli et mon con-disciple Haguenin. Haguenin, diplomate officieux comme lui, était à Berlin dès avant la guerre, et j'ai gardé une lettre qu'il m'écrivait en 1914, où il me disait à quel point l'attitude des Berlinois, leur insolence mal dissimulée, leur ton provocant à l'égard des Français leurs hôtes, lui semblaient à ce moment d'une entière clarté. En 1916, Hesnard, qui avait servi au front comme officier interprète (il était dans le civil professeur d'allemand), fut envoyé à Berne, Haguenin dirigeait notre bureau de presse. Haguenin, avec ses airs de mauvais garçon, était une des plus brillantes intelligences de notre génération, et un gros travailleur, quand sa fantaisie un peu fanfaronne de perversité ne le menait pas. On lui donnait dans Oswald Hesnard un auxiliaire de choix, plein d'allant, de curiosité, d'esprit et de savoir. Il l'emmena à Berlin, quand il y retourna, c'est-à-dire quand les hostilités eurent pris fin.

Hesnard a passé à Berlin des années critiques et pleines de vicissitudes. Haguenin disparu assez prématurement, c'est à lui que revenait, un peu en dehors de l'ambassade et dans une pénombre plus favorable, avec des moyens moins protocolaires - au nombre desquels une pratique usuelle de l'Allemand, ce qui n'est pas le cas de tout ambassadeur en Allemagne - le rôle d'agent de liaison entre le gouvernement du Reich et le nôtre. Le jour vint où Poincaré, alors Président du Conseil, pris de soupçons à l'égard de cette diplomatie marginale, fut tenté de supprimer le poste et de le réduire à des tâches d'un autre ordre. Mais le titulaire était l'homme d'Aristide Briand. Il avait pour Briand une admiration chaleureuse et fidèle, que je lui ai plus d'une fois entendu exprimer avec la verve amusée qui lui était habituelle. Briand ne lui ménagea jamais son appui. Il n'est pas défendu de croire qu'il y avait entre ces deux compatriotes, également attachés à leur Bretagne (encore que le père d'Hesnard fût Normand et sa mère Provençale) une sorte d'harmonie préétablie, en sus de l'accord des opinions politiques. Briand, qui n'était pas, on le sait, un puits de science, ignorait tout de la langue de Goethe. Ses partenaires d'Outre-Rhin ne parlaient pas tous le français. Avec Stresemann, notamment, la conversation était impossible sans un interprète sûr, apte à tout traduire et à tout taire. Oswald Hesnard fut cet interprète. J'en aurai assez dit sur son rôle quand j'aurai rappelé qu'il était en tiers, et lui seul, au fameux dialogue de Thoiry.

Quelqu'un qui l'a vu à l'oeuvre m'a dit: "C'est sa discrétion et sa prudence qui ont valu à Hesnard sa situation exceptionnelle à Berlin et devant certains tapis verts."

Discret et prudent, il savait l'être, avec un esprit qui ne se refusait cependant aucune audace. Mais ces deux mots ne saurait épuiser le contenu de son rôle entre Briand et Stresemann. Il aimait l'un, il appréciait l'autre. Stresemann lui plaisait - je le tiens de lui-même - pour la souplesse avec laquelle ce Germain parfois brutal trouvait des accomodements aux conjonctures les plus désespérées. Il discernait dans ce corps massif une sorte de finesse italienne. Peut-être Stresemann allait-il plus loin dans la roublardise qu'Hesnard même ne le supposait. Et peut-être qu'Hesnard, bon observateur mais constructeur encore plus remarquable, l'a vu parfois avec les yeux de son propre désir, en trop parfaite concordance avec le désir de Briand. Je puis témoigner du moins qu'il n'a pas ignoré, avant même que ce fût couché noir sur blanc, le "finassieren" qui a fait couler tant d'encre. Nous aurons sans doute bientôt toute sa pensée à cet égard: car il laisse un Stresemann prêt à paraître, plus une suite qu'il n'a pu, je le crains, achever de dicter, et une dizaine de carnets de notes dont la lecture, si jamais ils se publient, ne manquera pas d'être édifiante.

Il y a quelques années, il était rentré dans le giron de l'Alma Parens. Ce fut, je crois, M. Anatole de Monzie qui lui confia l'Université de Grenoble avec ses filiales italiennes. A Berlin, il n'avait pas cessé d'être Monsieur le Professeur, un titre qui a plus de prestige au-delà qu'en deça du Rhin. Il y avait fondé une Maison de France pour ceux de nos étudiants et de nos jeunes agrégés qui ont des études et des recherches à parfaire là-bas. Quant à sa mission politique, ce n'était pas sans amertume qu'il y avait renoncé. Mais, comme nous en parlions à la dernière Pentecôte, sous les arbres d'un parc grenoblois où nous nous promenions à son pas de malade, et que je lui demandais s'il retournerait volontiers dans l' Allemagne nouvelle, il s'arrêta pour me répondre: "Je n'y resterais pas vivant deux jours. Ils trouveraient le moyen de m'exécuter." Il ajouta avec un sourire: "Pour les mêmes raisons qui m'ont fait en France quelques ennemis."

Des ennemis, non, je ne crois pas qu'il en ait eu chez nous, et je sais qu'il pouvait compter sur de solides amitiés, même là où l'on ne pensait pas exactement comme lui. La politique n'est pas tenue de séparer ceux qu'un même élan porte l'un vers l'autre. Dès l'année où nous avons fait connaissance - c'était en 1903 à Angers - nous avons bien vu que nous ne voterions pas toujours pour les mêmes hommes. Cela ne nous a pas empêchés d'être des amis au sens le plus plein du mot, et de nous retrouver mutuellement, après des années d'absence, au même heureux degré de température. Il était de ceux qui ont un grain de radium dans le cerveau, une intelligence ouverte à tout, une imagination entrainante, avec un rare don de sympathie, qui colorait au mieux les gens et les choses, une bienveillance naturelle qui savait passer outre aux quelques préventions que je lui ai connues. Et c'est une grande tristesse de se dire, toute affliction personnelle mise de côté, qu'un tel foyer de vie spirituelle s'est éteint.

Auguste DUPOUY

 

 

 

 

Version : 09.12.2004 - Contents : Marzina Bernez-Hesnard

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