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Georges Hémont Lettre de Georges Hémont à ses grands-parents, Henri, et Pauline Laridan
Saigon, le 20 Juin 1939
Mes chers Grand-parents, ma chère petite soeur,

Je suis encore sous le coup de l'émotion ressentie par la perte de notre vieux camarade "Le PHENIX". Vous ne pouvez vous figurer la peine immense que votre grand a éprouvée en ne voyant plus ses chers camarades. Depuis bien longtemps, je n'avais pas pleuré et l'autre jour, avec ceux de "L'ESPOIR", j'ai versé toutes les larmes de mon corps pendant la messe dite sur le "LAMOTTE-PICQUET", alors que les tambours roulaient sur le crêpe de deuil, et que l'aumonier donnait l'absolution à ceux qui étaient là-bas par cent mètre de fond.

Je vous avais décrit, mes chers grand-parents, ma chère petite soeur, que nous devions partir pour HONG-KONG et MANILLE les ILES; aussi, pour mieux vous faire vivre les heures inoubliables que j'ai vécues, je vais vous donner quelques notes, puisées dans mon carnet, dont toute la sécheresse vous semblera un communiqué.

Mardi 13 Juin.- Appareillage à 13H.30. "L'ESPOIR" largue les aussières le premier; je suis en bas aux moteurs et je suis heureux de prendre la mer; le soleil brille; comme l'ordre de lancer les moteurs tarde, je monte sur le pont.

Par le sas, le "PHENIX" appareille lui-aussi. Nous sommes maintenant en route libre sur le fleuve, et nous croisons le "d'ARTAGNAN" dont les passagers nous disent bonjour. Je descends en bas... quart de 9 à minuit. Vers CAM-RANH , à 11 heures, je monte sur le pont fumer une cigarette, la mer est calme et il fait assez chaud; à tribord, dans la nuit noire, mais pleine d'étoiles, le feu rouge du "PHENIX" nous suit comme un oeil. Je ne sais pourquoi, je rêve aux étoiles et je goûte les instants si doux de cette nuit de Chine en pensant à la France. Les moteurs tournent bien. Fin de quart et torpeur dans le poste AR, où l'odeur des copains et de la sueur pique.

Mercredi 14.- Six heures, je monte sur le pont, le soleil brille comme hier, la mer est belle, parsemée de vaguelettes qui montent à l'assaut du ballast et n'en finissent plus de retomber en gouttelettes brillantes comme des perles; le "PHENIX" est très près à tribord, nous voyons les camarades qui prennent la douche et nous disent bonjour; la côte est toute proche. Poste de veille. Paré à plonger, huit heures, je prends le quart. Alerte. Trois coups de klaxons. "l'ESPOIR", purges ouvertes, coule rapidement; je stoppe le monteur Bd. Nous attaquons le "SAVORGNAN de BRAZZA". 15 mètres. Tube six, paré. Feu. Surface. Enfin de l'air, nous repêchons la torpille. Le "PHENIX" lui, fait route sur CAM-RANH. Le "SAVORGNAN" s'efface au lointain, nous mouillons devant la plage et pendant que ceux du "PHENIX" se baignent, nous, hélas, nous passons la peinture, pour être beau pour HONG-KONG.

Jeudi 15 Juin.- Vers huit heures, nous appareillons, pour attaquer le "LAMOTTE-PICQUET", navire-amiral. Nous sommes en ligne de file, le "PHENIX" en tête. A peine sorti, le "PHENIX" signale "Alerte". Je suis un des derniers à descendre et sur le "PHENIX" , je vois nos pauvres copains qui se pressent vers le "sas" fuyant la lumière du jour, le beau soleil, qu'ils ne verront plus. En plongée...

Bruit des hélices, marche d'approche, lente, sournoise, le "PHENIX" doit attaquer le premier, mais, comme le "LAMOTTE" est dans l'axe, le Commandant fait feu de la tourelle milieu et AR. Après une attente qui nous paraît longue comme un siècle, nous faisons surface. Les 45 Kilos chassés aux ballasts font trembler la coque, et une fois de plus, nous revoyons la lumière du jour. Hurrah. Les deux torpilles ont frappé juste entre les deux cheminées, et, en temps de guerre, le croiseur serait fichu. Allongés sur le pont, nous parlons de mille choses, entre autres, du "THETIS" et du "SQUALUS" en attendant le "PHEPHE". Ronds dans l'eau. 1/2 heure rien, 1 heure. Ah mais, cela semble bizarre, surtout que le "PHENIX" n'a pas lancé. La T.S.F. crépite. "PHENIX", où êtes-vous? 1 Heure et demi, rien. Nous stoppons et cherchons à repérer avec l'U.S, le sondeur ultra-sons. Toujours rien. Nous rigolons un peu en pensant que les gars du "PHEPHE" doivent être maintenant allongés sur la plage, pendant que nous tournons dans l'eau.

2 Heures depuis le commandement "Surface", et toujours rien. L'inquiétude commence à prendre corps. "l'ESPOIR" appelle le "LAMOTTE" qui arrive sur nous à 22 noeuds. Et les recherches commencent... Il n'est pas possible que le "PHENIX" ne fasse pas surface, les sous-marins français sont théoriquement incoulables. Nous tournons toujours, espérant découvrir la bouée téléphonique, mais toujours rien. Pendant tout le jour, nous cherchons; enfin, de guerre lasse, la nuit venue nous allons nous réfugier bien tristement à CAM-RANH. La réalité est là. Le "PHENIX" est par cent mètres de fond, et s'ils ne sont pas morts tout de suite, les copains agonisent, en cherchant l'air, puisque nous pouvons descendre à 120 mètres au maximum. Les "Davis" ne peuvent servir à cette profondeur. Je ne peux dormir en pensant aux pauvres types, affalés dans les postes dans le noir pensant que l'air devient lourd; toute la nuit, je fais les cent pas sur le pont.

Vendredi 16.- Enfin le jour, nous appareillons de bonne heure et retrouvons le "LAMOTTE" au large. La ronde sur l'eau recommence; les avions nous aident et cherchent une forme dans l'eau; vers 10 Heures, l'Amiral vient à bord, en vedette, sur l'emplacement probable; nous plongeons pour rechercher les copains

(Ici, j'ouvre une parenthèse: le bruit avait couru à SAIGON que l'équipage de "l'ESPOIR", effrayé par la catastrophe, avait refusé de plonger, et que l'Amiral était venu à bord pour nous réconforter.C'est un mensonge odieux, nous ne sommes pas des lâches ni des peureux et nous aurions donné notre vie pour sauver nos frères;
nous cherchons ceux qui ont dit cela et ils s'en souviendront.)

Aucun de nous n'a flanché; plusieurs fois, nous avons plongé, inutilement du reste, et toujours nous avons fait les manoeuvres correctement. Tous nous avons une confiance aveugle dans nos chefs; de plus, nous ne sommes pas des mazettes et nous connaissons notre métier.

Le soir venu, vers quatre heures, les avions nous font signent et piquent sur un point de la mer; bien vite arrivés, nous repérons trois légères taches d'huile, autour desquelles tourne un requin-marteau. Sûrement, ils sont là mais nous ne pouvons rien faire, et c'est le coeur bien gros que nous repartons pour CAM-RANH. Le lendemain, nous appareillons de bonne heure pour SAIGON, en faisant un détour vers l'endroit où dorment de leur dernier sommeil ceux avec qui nous avons quitté la France; ceux qui étaient si pareils à nous-mêmes, nos copains, nos pauvres frères de misère. Arrivés sur le lieu, nous nous rassemblons sur l'AR et tous, avec nos figures sales, nos corps bronzés et huileux, nous pensons à eux pendant que le pavillon est mis en berne. Voici mes chers grand-parents, ma chère petite soeur, la fin de cette croisière qui s'annonçait si belle, et qui, hélas, fut horrible. Maintenant, nous errons comme des âmes en peine, seuls dans cette grande caserne où la moitié des "carrées" sont fermées avec des cachets de cire rouge.

J'ai eu surtout de la peine en pensant à un de mes petits copains, un brave petit gars qui avait à peine 18 ans. Originaire de VESOUL, il s'était engagé dans la Marine il y a huit mois, et après un mois à terre, avait embarqué sur le "PHENIX" en partance. J'avais beaucoup d'affection pour lui. Les autres l'appelaient le "Jeune" ou "Annabella" parce qu'il avait des boucles blondes de jeune fille et un visage enfantin. Je m'étais flanqué des peignées plusieurs fois à cause de lui, car lorsqu'on l'embêtait, il venait me chercher. Pauvre petit Marcousset qui n'avait plus que sa maman, il est maintenant dans la coque refroidie de notre "PHEPHE" sans doute mort à son poste, aux moteurs. Je ne veux plus y penser, cela est trop triste.

Une semaine avant le départ, nous avions tous été en colère contre un sale Juif, NEUMANN directeur de la "presse indochinoise", un canard locak, qui avait osé écrire dans son journal que les officiers et les équipages des sous-marins stationnés à SAIGON n'étaient que des "danseurs mondains",inutiles et scandaleux. Les officiers du "PHENIX" et de "l'ESPOIR" étaient sortis un soir et avait flanqué une trempe à ce pauvre type. Après quoi, du reste, l'Amiral leur avait flanqué huit jours d'arrêt. Je vous joins un feuillet, écrit par un autre journaliste, après la catastrophe.

Maintenant, mes chers grand-parents, ma chère PAULETTE, Il ne faut pas vous faire trop de mousse, la vie de sous-marinier est une belle vie, et je l'aime de plus en plus; bien sûr, ce n'est pas toujours drôle; mais, est-ce que tout est drôle dans la vie. Et puis, c'est bien la vie aventureuse qui me plaît, je ne me vois pas du tout dans un bureau; il me faut ce piquant du danger qui donne un attrait de plus à cette vie, et qui fait que chaque jour qui vient ne ressemble pas à celui qui vient de s'écouler.

Le Destin vient de parachever cette oeuvre de réparation. Le sous-marin "PHENIX" a coulé au large de CAM-RANH au cours de manoeuvres, sans doute "des exercices de danse mondaine".

71 marins, pour les appeler par leur nom, ont péri, ainsi la paix de l'honorable citoyen ne sera plus troublée.

Peut-être cependant nous sera-t-il permis d'adresser aux familles de ceux qui sont morts à leur poste, à tous les camarades jaloux à juste titre de leur honneur, l'expression de notre grande admiration et de leur faire comprendre la part que nous prenons à ce deuil national.

 

 

Version : 20.01.2008 - Contents : Martine Bernard-Hesnard

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