Voyage en Extrême-Orient (1925)

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Colombo

Dimanche 12 Juillet - Colombo

Enfin! Une brise fraîche et un ciel couvert nous accueillent à notre entrée dans le port de Colombo. De la verdure! Dieu soit loué. Nous voici transformés et nous oublions nos souffrances.

Le fonctionnaire de la Santé monte à bord à 7h du matin: Je n'ai pas fermé l'oeil. Je le reçois au carré où il fait si chaud que cet indigène à la peau brou-de-noix me supplie de faire marcher notre ventilateur! Cela me fait plaisir car cela m'indique que les indigènes d'ici n'ont pas l'habitude des grosses chaleurs... Ma bronchite va mieux mais je suis encore très enroué. Ma visite passée, je prends un tub, me nettoie des pieds à la tête, me change entièrement... et je m'endors jusqu'à 11h 1/2 sans mon ventilateur! Décidément, Colombo est un pays délicieux.

Après la sieste je descends avec Taéra et Coulon, flâner à travers la ville. Merveille! Verdure délicieuse, jardins, avec lacs et rivières, bouquets de flamboyants couronnés de rouge, d'arbres à fleurs jaunes, violettes, de cocotiers, de bananiers…

Rues indigènes grouillantes, types humains merveilleux coulés dans le bronze, gens amusants qui courent tout nus. Des pousses nous invitent obstinément. Des montagnes de pierres précieuses, d'éléphants sculptés nous assaillent… J'achète une toute petite opale pour Yet. Nous prenons un bon whisky soda au "Britannia Bar". Que ce pays est délicieux, au milieu de cette verdure équatoriale!
Une seule ombre au tableau: La roupie est à 8f!! 6f un whisky - 4f quelques cartes postales… et le reste à l'avenant. Le soir, au carré, nous organisons des promenades à Monte Lavinia et Candy.

Lundi 13 Juillet. Colombo

Je sors du lit à 10h et prends un pousse-pousse pour me faire conduire à l'Hôpital Anglais: Rues de terre rouge, feuillages vert pastel, fleurs partout. Un monde étrange s'agite autour de moi: Indiens aux épaules étroites, aux jambes maigres, au torse souple, à la démarche ondulante - ils me rappellent ma propre anatomie: si Yet était ici! - à la peau bronzée avec tous les tons depuis le café au lait jusqu'au noir en passant par l'ocre rouge et le cuivre. Assis dans mon pousse, je hume l'air étrange de Colombo, fait de senteurs aromatiques ?? des arbres en fleurs, d'essence d'auto, d'encens et de terreau mouillé. Les corbeaux - animaux sacrés - pullulent et leur croassement fait une musique continuelle, comme le chant des grillons dans une ville du Midi.

Je visite l'Hôpital Anglais, très beau et très grand, où les soeurs religieuses parlent français et élèvent des écureuils apprivoisés; j'y fais la connaissance d'une "sister" française, vieille fille aimable et puérile, Melle Gaton, de Nantes.

Je ressors l'après-midi, en pousse également. Visite du jardin botanique où je vois des ?érities qui se rétractent à la moindre caresse, des ca?, des bananiers, des manguiers, des cannelliers… et mille espèces nouvelles que je ne connaissais que par les livres de botanique. En revenant, j'aperçois ça et là des villas anglaises, enfouies dans la verdure, où l'on devine des intérieurs confortables, sombres, avec fauteuils ??, parkas et ?? faits pour le repos et la sieste. Ces cochons d'Anglais savent s'installer! - Retour par l'Esplanade, le long de la plage, devant le "Gollface Hotel" - très britannique -, puis à pied par les dernières rues commerçantes, pleines de joailleries et de magasins de modes.

Pays délicieux, où le confort au milieu des fleurs et des verdures tropicales doit faire oublier la patrie. C'est ma première vision coloniale: forte et prenante. Je vivrais volontiers ici, avec mes trois chéries…

Mardi 14 Juillet - Colombo

14 Juillet pittoresque! Le matin promenade en pousse dans un Colombo ivre de soleil, aux senteurs de fleurs. Après-midi, délicieuse promenade en auto avec Taéra et Coulon à Monte Lavinia: 35 minutes de vitesse à travers un paysage enchanteur, qui dépasse en beauté tropicale La Réunion et La Martinique. Champs de cocotiers, jardins pleins de fleurs de toutes teintes, rues indigènes pittoresques ou avenues de bungalows somptueux… Quel pays merveilleux! Et quelle puissante impression d'exotisme! La première de ma vie. Toutes les misères de l'Océan Indien sont oubliées du coup. Au retour, une pluie délicieuse nous surprend, ça dégringole comme une chute d'eau dans une écluse et le temps se rafraîchit exquisement. Sous la capote de l'auto, nous filons dans l'eau, dans des paysages verts et mouillés en respirant longuement.

Après dîner réception du Consul et de la Colonie française chez l'Amiral, sur la plage arrière pavoisée de pavillons et illuminée de lampes électriques et projecteurs. Une dizaine de femmes et jeunes filles dont qq unes assez bien. Arrivées guindées et très anglaises, elles deviennent pétulantes et presque bacchantes vers 1h du matin. L' Amiral saute et fait des farces: il marche sur les mains pour amuser la société. L'orchestre, harassé, va se coucher à minuit, on le remplace par un phono. Puis on descend à l'arrière carré où l'on se livre à un énorme bastringue. Il y a de l'ambiance… Hélas, ces plaisirs ne m'intéressent plus. Le flirt m'est une corvée. La dame me distrait à peine. J'éprouve cependant quelque plaisir à danser en boston et en tango devant le bel Husson, incapable, lui, de tourner avec élégance. Buffet assez bien garni. Bonne soirée.

Hélas! L'"Azay-le-Rideau" vient d'arriver. Le courrier que j'attends avec tant d'impatience n'y est pas!! Il faut attendre Saïgon avant d'avoir des nouvelles des miens. Cette ignorance m'est la chose la plus pénible du monde: Je ne me suis jamais trouvé dans une si cruelle situation…

Mon élève Gayso et sa famille était à bord. Il est venu me saluer cet après-midi et j'ai reçu tout le monde au carré avec des rafraichîssements.

Encore une bonne journée! Après ma visite je quitte le bord vers 10h, me rend à la gare et en route pour Monte-Lavinia. Un orage se déclare. Je traverse sous une pluie battante le village hindou des pêcheurs à la station qui précède: 15 boutres en forme de jonques, des quantités de pirogues indiennes de toute taille rentrant sur une mer démontée par la mousson. Dans ce cadre équatorial, c'est très beau.- Promenade à travers la forêt: des repères encadrés de massifs de ma??, dattiers, cocotiers... Merveilleuse impression! Tout est vert lavé couleur vert-de-gris et pastel. Il fait frais: J'ai presque froid malgré mon ciré, apporté heureusement. Je déjeune de deux sandwichs sur la plage et vais déguster ensuite de la bière anglaise à l'Hôtel. Je reprends le train à 3h et à 4h, à Colombo, j'ai faim! Je mange au "Britannia Bar" un oignon rouge à la sauce anglaise, une petite tranche de poisson frit dans la chapelure et surmonté d'une concombre pelée crue ; et je finis ce festin par une petite côtelette à la sauce pimentée: c'est délicieux.

J'ai fui le bord toute la journée: on faisait le charbon. Ce soir je me couche de bonne heure pour refaire mes forces. J'ai fini l'après-midi au jardin botanique, endroit frais où le personnel jardinier - hommes et femmes - est habillé de rouge vif et de vert. Malheureusement, l'anglicisme s'y reconnait à toutes les allées: Ladies <- Gentlemen ->!!

Jeudi 16 Juillet - Colombo

Les journées se suivent, charmantes, dans ce beau pays. Ce matin je passe seul la visite, Gaillard était à Kandy. Je descends à terre à 10h avec le Commandant, et, sous la conduite de la digne Melle Gaton, la "sister", nous visitons quelques magasins. Tout est hors de prix, vu le change. Je me contente d'acheter pour 2 roupies un masque horrible, indien, qui fera peur à Didite quand elle ne sera pas sage. Je rentre déjeuner à bord. Notre cuisinier est toujours excellent et le Vouvray toujours parfait. On nous fait espérer que le "Paul Lecat" nous portera du courrier dans qq jours à Singapour…

L'après-midi, à 5h, garden party et bal chez le Consul , avec la musique du bord. Délicieuse heure dans un jardin colonial, sur une belle pelouse, avec thé, glaces, whisky-soda, etc…. Nous recherchons les charmantes relations de la soirée d'avant-hier. Je danse et mon monocle a quelque succès, en particulier auprès de Mme Fonbertaud, femme de l'agent général des Messageries, mûre mais jolie et tendre… Mais que Yet se rassure: ce n'est pas mon genre. On se sépare à 8h après des fox-trotts animés. Un enseigne, Lafeuille, glisse sur un coin de natte dans le salon et tombe, au milieu des rires, sur sa cavalière. Retour à la nuit par la route de Monte-Lavinia dans une belle auto. Les gens ici se trouvent pauvres avec 3 et 4000 roupies par mois (32.000f)! Hélas! Heureusement que notre gros traitement de table nous permet de recevoir dignement à bord.

Je garderai de Colombo un délicieux souvenir, conforme au désir que j'avais de voir de beaux pays. Cette escale m'aura bien consolé de nos malheurs.

Vendredi 17 Juillet - Colombo

Nuit un peu lourde. Mais le matin est frais et humide. Le charbon est fini: Enfin, nous pouvons respirer et le bateau est à peu près propre. Je descend à 10h et vais marchander des pierres. J'achète pour 3 roupies une jolie pierre bleue que je ferai monter en bague pour Yet; c'est une "zircone". J'achète aussi des Méta pour mes petits déjeuners.

L'après-midi nous recevons à bord Madame Salisbjoerre , une suissesse blonde, assez sympathique, femme d'un fonctionnaire des Messageries, et la jolie Miss… (j'ai oublié son nom), franco-anglaise au joli accent et à la peau agréable (pour ce que j'en fais…!) Nous leur faisons visiter le bateau et je leur offre au carré des O.S. un "vermouth coktail". Ces dames sont gaies, cela passe un instant. Je descends avec elles à terre, je les quitte et vais en pousse me promener au Jardin botanique , que j'aime tant: Des quantités de nurses cinghalaises promènent des jolis babys anglais, pâlots et blonds, sur les pelouses. Il fait bon et frais, le soleil jaune tombe sur les pelouses vertes . Je reviens à la fraîcheur.

Après-dîner, soirée chez l'Amiral: Mme Fonbertaud déjà citée, Mme Serfess (du moins nous l'appelons ainsi: grande femme à la figure chevaline et au corps harmonieux, très entourée des midships), Mme Dupuis , la Consulesse, aimable et gaie, Mme Hecker , blonde aux traits agréables, qui me rappelle quelqu'un… qui? Et qui est mère de 4 gosses, dont 2 jumeaux. On danse un peu, on cause. On boit le champagne. Et l'on va se coucher. Demain: Déjeuner chez l'Amiral, réception au carré des officiers à 5h, et, à 8h, nous invitons aux O.S. Mme Salisbjoerre et la jolie Miss. Et après: finie, la jolie escale de Colombo. Ce sera la mer, pour deux jours, pour Pondichery.

Nous avons conservé de cette semaine un joli souvenir: J'aurais voulu vivre cette semaine avec ma petite femme et nos deux petites chéries...

Samedi 18 Juillet - Colombo

Dernière journée dans ce charmant pays. Le matin je vais prendre la Santé et j'ai beaucoup de mal à me faire comprendre, ne parlant pas anglais: Je vais au Consulat et leur fais téléphoner ce qu'il y a à faire. Je ramène à bord le reçu du commis de chancellerie, jeune français de 16 ans, qui, né à Pondichery et élevé dans un collège anglais de Colombo , n'a jamais été en France! - Je rentre pour l'inspection du Commandant. Neujillet est fatigué: Il hurle et engueule tout le monde, ce qui produit chez tout le monde l'effet le plus déplorable.

Après-midi: Je descends à 3h et vais me promener en pousse au "Victoria Garden" où la musique du bord donne un concert. Je reviens pour trouver sur le quai nos invités, que je ramène à bord. Sauterie au carré des off. subalternes, on boit beaucoup et on danse. A 8h les invités de notre carré, le ménage Salisberg (et non Salisbjoerre) et le ménage Theras prennent le cocktail et dînent avec nous. J'ai décoré le carré avec des fleurs exquises et odorantes, en partie données par le Commandant. La soirée se prolonge jusque vers minuit. Douval est brillant. Les deux femmes sont gentilles et caressantes. Notre dernière soirée est agréable. Ces braves gens nous quittent en agitant leur mouchoir émues de nous laisser après cette connaissance de 8 jours et me faisant promettre de les revoir sur le "Jules Ferry".

 

 

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Version : 19.12.2004 - Contents : Martine Bernard-Hesnard

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